« Ce savoir qui empêche le peuple d’apprendre à mourir »

Citation tirée du Livre de bois de Jean-Philippe Chabot

Cet après-midi, sur la route vers Montréal, j'écoutais un livre audio quand j'ai entendu cette phrase-là. C'est exactement ce que l'on tente de redonner aux gens aux Primitifs.

Ce savoir qui a permis à notre espèce de survivre à tant d'adversité. Ce savoir que l'on tendait à perdre et qui lentement commence à reprendre son sens dans l'esprit de notre société sous la menace des changements climatiques. Une phrase synonyme de résilience, qui démontre à quel point le savoir-faire ancien était primordial pour survivre à la rudesse de la vie ici en Amérique du Nord, et partout d'ailleurs, mais ici, l'hiver rajoute une bonne grosse couche de défi.

Lorsque je suis embarquée dans la voiture, le thermomètre affichait -23 à Otterburn Park. Si je ne m'étais pas cassé un orteil la semaine précédente, aujourd'hui je serais à Saguenay, là-bas il fait déjà -28 et ça va descendre à -32.

J'me suis rendue à Montréal pour voir une rétrospective de l’oeuvre cinématographique d’André Gladu, avec Le Reel du pendu et C'est toujours à recommencer. Les rues étaient désertes, tout le monde caché à l'abri dans sa maison, il faisait froid, certes, mais la neige n'arriverait que demain. Tout ce monde cloîtré au crochet de la société. "Ce savoir qui empêche un peuple d'apprendre à mourir", c'est aussi un savoir qui donne la liberté de l'autonomie.

Avant que les représentations débutent, M. Gladu a pris la parole pour nous expliquer le sens de ses films et pour nous féliciter d'avoir bravé le froid. Il nous a rappelé que "Le froid ça réchauffe, il a fallu que les gens se rassemblent pour survivre et s'organiser dans le froid, pour ne pas seulement le subir, mais pour arriver à y vivre".

Le premier film explique comment la musique a servi à préserver la liberté du peuple « Cette musique a maintenu un esprit de résistance et une joie de vivre, dit-il. […] C’est un antidote contre la dépression et le découragement. C’est dû à plusieurs facteurs : il y avait la misère et le fait que les gens avaient peu ou pas d’instruments de musique. Il fallait tout faire avec un violon. C’est comme ça qu’a été inventé le battement des pieds [podorythmie]. Les gens n’avaient pas d’argent pour s’acheter des percussions. Le battement des pieds marquait la cadence pour les danseurs. Quatre cordes de violon, dans une veillée, ça n’était pas suffisant pour tenir la cadence. Les gens n’entendent pas. C’est pour ça qu’ils jouaient à deux, trois ou quatre violons […] en tapant des pieds, pour que tout le monde suive le rythme. Cette joie de vivre, c’est ça qui a sauvé la vie des gens. On ne s’en rend pas compte, mais c’est vrai ici, c’est vrai en Acadie, c’est vrai en Louisiane et c’est vrai chez les Métis. ». Le deuxième film  raconte les rêves, les déceptions et surtout les batailles que les canadiens-français du début du siècle ont dû mener pour conserver leurs droits et leur identité au Nord de l'Ontario. On parle du début du siècle, aussi des années 80 et pourtant, la situation se répète encore pour eux tel qu'on a pu le voir l'automne dernier.

Quand je suis sortie de la Cinémathèque, je me dirigeais vers ma voiture, j'étais au coin Ontario - St-Denis. Le blizzard sur le visage, les yeux qui coulent un peu, la neige qui crie sous les pneus qui tournent. Le climat rude, "mon pays, c'est l'hiver" et là, j'ai ressenti une grande fierté. Une fierté pour mon pays d'hiver, une fierté d'y vivre, fière de n'avoir pour office de manteau que deux vestes de laines et de ne pas me sentir en peine. Extrêmement fière de ma gang des Primitifs qui bravent le froid cette nuit à Saguenay. Fière de nos ancêtres, pas si lointain du tout, "badass" qu'ils étaient d'avoir vécu dans des conditions sacrément pires que celles dans lesquelles on vit. Cessez-donc de vous plaindre de l'hiver et soyez-en fier. Dans notre pays, il y a l'hiver et ça fait partie intégrante de notre identité et de notre histoire. Alors, sortez, allez respirer le grand air et gelez-vous les narines en même temps!

© Les Primitifs, 19 janvier 2019 à Saguenay

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